à propos de un épisode dans la vie du peintre voyageur

Posté par aprender le 19 mai 2009

LITTERATURES
Fulgurance épique
ARTICLE PARU DANS L’EDITION DU 30.11.01
Dans une étincelante miniature, César Aira scrute le statut de la représentati on, de l’observateu r à l’observé
Ses ancêtres peignaient des carnages, scènes de bataille dont la folie des hommes assurait la commande. Né en 1802, Johan Moritz Rugendas, « adolescent à l’époque de Waterloo, dut se reconvertir ». S’inspirant du savant Alexandre de Humboldt, il se tourne vers la peinture de paysages vierges, chantre d’une « physionomie de la nature » où l’excès, échelle, climat, intempéries, fait le prix comme l’étrangeté du regard. Entreprise avec Krause, un jeune peintre qui va veiller sur un aîné qu’il admire, cette improbable quête du vraisemblable dans un panorama andin, bascule lorsque la monstruosité défigure le paysage – et celui qui s’en veut le témoin. « Un océan lunaire, avec un horizon hérissé de collines », c’est ce que découvre l’artiste, constatant l’infernale efficacité des sauterelles, quelques heures avant d’être doublement foudroyé, électrisé sur sa monture « comme une statue de nickel ». « Rugendas se vit briller, spectateur de lui-même. » Atrocement défiguré, traîné au sol dans la course folle de son cheval, il revient à la vie, écrivant (une « nécessité intime de se mettre à jour avec soi-même » ), dessinant surtout ( « l’indifférence de l’art se manifestait une fois de plus ; même si sa vie était brisée, la peinture n’était pas moins restée «le pont des rêves» » ).

Proprement électrisé, l’artiste échappe à l’humaine condition, monstre en phase avec l’excès qu’il recherche. « C’était comme s’il avait fait un pas de plus vers l’intérieur des tableaux. » Jusqu’à s’installer, trop terrible pour rien redouter, parmi les Indiens qu’il traque en plein malon, chroniqueur de ces raids sanglants, moins tragiques toutefois que son visage dévasté.
En abandonnant ici le quartier de Buenos Aires qui sert de cadre à la plupart de ses textes, Aira change de palette. « Changer de sujet est un des arts les plus difficiles à maîtriser, c’est la clé de presque tous les autres », reconnaît Krause, saisi par la monstruosité nouvelle de son ami. Mais Aira n’est-il pas ici, à l’imitation du peintre foudroyé, passé du rôle de l’observateur à celui de l’observé ? Avec la même « simplicité » qui fait de sa peinture une semblable « évidence » ? Echappant à toutes les « peintures de genre », cette miniature est propre à imposer Aira pour ce qu’il est : un maître de l’ironie subtile et de la folie fulgurante.
PHILIPPE JEAN CATINCHI
© www.lemonde.fr

Laisser un commentaire

 

Melusine |
Flâneries Cosmiques |
billetti |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Les quatre elements
| El Carmo
| Fictions de crise