à propos de Un épisode dans la vie du peintre voyageur

Posté par aprender le 19 mai 2009

L’art de César Aira est qu’il écrit la peinture avec un tel dépouillement et une telle finesse de style que notre curiosité s’en trouve avide. A l’heure où de nombreux livres se prétendent spirituels, ce livre nous montre comment le genre initiatique dans la littérature n’est pas mort. Il nous apprend aussi comment le regard peut faire peau neuve dans la rencontre du singulier jusqu’à provoquer aux plus confins de nous-mêmes une autre apparence.
Un épisode dans la vie du peintre voyageur
César Aira
Editions Michel Lafon
2001, ISBN 2869161182

Par paragraphes entrecoupés de blanc, le récit s’estompe et se propose de suivre le fil narratif d’une histoire. Récit ou plutôt roman ? L’écrit se confond avec la quête et la description des paysages inexplorées des Andes. L’auteur nous raconte l’histoire d’un peintre atypique d’un peintre voyageur dénommé Rugendas du début du XIXème siècle. Ce peintre des paysages exotiques aurait connu lors de son premier voyage en Amérique latine et particulièrement au Brésil et au Rio de la Plata, une première expérience qui lui vaudra une certaine renommée pour le livre qu’il publiera. Le grand géographe Humboldt le considérait comme un des meilleurs artistes géographes de son époque. Le texte de César Aira annonce pourtant la couleur. Un second voyage parti de Santiago de Chili pour rejoindre Buenos Aires en traversant la Cordillère démentira la théorie simpliste du grand Humboldt. Roman à thèse, nullement. Mais le style dépouillé et concis croque dans une fragmentation les traces de ce second voyage. Pour qui ne connaît pas cette théorie, Aira nous l’expliquera en temps voulu dans le corps narratif. La clarté se noue au lavis de nos impressions.

« Rugendas fut un peintre de genre. Son genre fut la physionomie de la nature, procédé inventé par Humboldt. Ce grand naturaliste fut le père d’une discipline qui mourut en grande partie avec lui : la Erdtheorie, ou Physique du monde* (en français dans le texte), une sorte de géographie artistique, de captation esthétique du monde, de science du paysage. Alexander van Humboldt (1769-1859) fut un savant universel, peut-être le dernier ; il prétendait appréhender le monde dans sa totalité ; la vue lui parut le chemin le plus adéquat pour y parvenir, par quoi il adhérait à une longue tradition. Mais il s’en écartait dans la mesure où ce qui l’intéressait, ce n’était pas l’image isolée,  » l’emblème  » de la connaissance, mais la somme d’images coordonnées dans l’ensemble d’un tableau, dont le  » paysage  » était le modèle. » (p. 10-11)

Accompagné d’un autre peintre allemand naturaliste, Krause, et de deux guides chiliens, Rugendas partit pour une traversée dans les régions montagneuses du Chili et de l’Argentine et arriver de l’autre continent pour finalement voir les pampas légendaires. Les deux peintres découvraient à chaque vallée et montagne l’efflorescence créatrice de la Nature. Les caprices du relief et de la faune inspiraient des trouvailles dans ce chemin entre les deux points qui zigzaguaient au gré des bivouacs et des esquisses. Mendoza représenta la première ville argentine. L’espoir est de pouvoir assister à un malon, à savoir un raid d’Indiens chez les Blancs, essentiellement destiné à voler du bétail. Plus loin dans leurs routes, ils rencontrèrent des terres désolées et vides. La terre était poussiéreuse et la fournaise accablait les voyageurs artistes. La plaie des sauterelles avait fait ses ravages. La chaleur et le jeune pour les chevaux avaient raison de la patience de Rugendas. Il décida d’aller vers les hauteurs du Sud et son ami vers le Sud. Mais un orage se préparait. Au fil de sa pérégrination solitaire, notre héros fut foudroyé. Sa survie sera marquée indélébilement sur son visage et au niveau de sa sensibilité dorénavant hyperactive. Le voyage ne pouvait continuer. Le retour à Mendoza était le plus sage. L’espoir se réalisa aussi, de telle manière que même diminué et sous médication, l’extralucidité visuelle de Rugendas trouvera expression dans les croquis dans cette attaque des Indiens sur la ville. La dernière image du livre est le moment où le peintre se met autour du feu pour dessiner les visages des Indiens après une journée de déferlantes furieuses et criardes.

Aira s’attache avec talent à traiter un rapport jamais simple et réussi à nous donner à voir des bribes du parcours d’un peintre atypique, qui est connu pour avoir été le premier à peindre le motif du malon. S’agit-il de la fameuse théorie pictura ut poesis, qui consistait à ce que chaque tableau soit toujours narration d’une scène mythologique et biblique que les poètes avaient fixée dans la tradition ? Tout au contraire, Aira présente ses hommages à ce que les mots ne peuvent que nous faire deviner. Nous aurions plutôt un renversement de la théorie de la Renaissance. Le genre roman s’amuse aussi dans l’enquête et l’initiation du voyage et de la vision pour nous rapporter la vie d’une peintre dans ces territoires inconnus d’une Amérique latine. Ce livre se veut  » fidèle « , l’auteur s’est documenté et a lu la correspondance de l’auteur pour prodiguer une mosaïque d’effusions et de perceptions. Le voyage rencontrerait toujours ainsi une limite et une métamorphose. Le peintre aventurier Rugendas l’a payé cher puisqu’il a été défiguré et meurtri dans sa chair. Cette limite et cette métamorphose sont avant tout mentales, enfin je crois.
Dimitri Jageneau

Source: www.axelibre.org/livres

Laisser un commentaire

 

Melusine |
Flâneries Cosmiques |
billetti |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Les quatre elements
| El Carmo
| Fictions de crise